Ceci est mon coeur, Collectif

Ceci est mon cœur est un recueil de nouvelles, mêlant fictions et textes journalistiques. 6 autrices ont pris la plume pour nous parler d’amour, sous toutes ses formes (bien qu’être d’exhaustif en ce domaine soit un peu ambitieux) : amour filial, fraternel, amour interdit, coup de foudre (décrypté par les neurosciences), amour lesbien à une époque où l’on en parlait peu, mais aussi rupture amoureuse, et tout ce qu’elle peut avoir de positif (eh oui !)

« La vie continuait dans ce village artificiel où des gens venus de partout occupaient un emplacement, à défaut d’y trouver leur place. »

Comme le précédent recueil (Ceci est mon corps), cet ouvrage se dévore en un clin d’œil. Cette fois, ce n’est plus le corps des femmes qui est au centre, mais cet étrange sentiment qu’on appelle l’amour. J’ai aimé la diversité des textes proposés, des déclinaisons de ce thème universel, à travers les époques et les pays. J’ai apprécié aussi, ces questionnements sur notre manière d’aimer (et de se séparer), qui alternent avec la fiction. Une histoire m’a touchée particulièrement, celle de Lamine et Ella, les Roméo et Juliette du désert. J’ai donc passé un agréable moment, même si je dois avouer avoir ma petite préférence pour le premier recueil sur le corps.

Rageot, mars 2021, 192 p.

Ma note : ★★★☆☆

Et que ne durent que les moments doux, Virginie Grimaldi

Dans ce roman au si joli titre, emprunté à une chanson de Bashung, Virginie Grimaldi nous parle de maternité. On y découvre deux femmes à des moments cruciaux dans leurs vies de mères : l’une vient d’avoir un enfant prématuré, l’autre vient de voir le dernier de ses enfants quitter le nid. Avec la première, on comprend l’angoisse d’une naissance qui ne se passe pas comme elle l’imaginait : la prématurité, le service de néonatalogie, les médecins, les sage-femmes… Avec l’autre, on laisse derrière soi une vie dédiée à s’occuper d’autrui, pour redevenir seule, à s’occuper de soi. Pour compenser ce vide, Élise va devenir câlineuse bénévole à l’hôpital, pour tous ces petits êtres qui commencent la vie sur les chapeaux de roue.

« Je vais tenter de te laisser pousser sans entrave, de te laisser façonner ton caractère sans chercher à t’imposer mes points de vue. De t’autoriser à être une personne, et pas un prolongement de moi. Je vais tâcher de ne pas chercher à te manipuler, te dénaturer. De respecter ton libre arbitre. Je vais essayer de ne pas dévaliser tes pensées, de te laisser te frotter à la vie sans t’entourer de papier bulle. Je ferai tout pour ne jamais te culpabiliser. »

Virginie Grimaldi nous offre un roman tout en sensibilité, qui rend hommage aux mères et à leur courage. Ces deux personnages de femmes, à deux âges différents, sont désarmantes dans leur détresse, mais aussi dans leur détermination. Etre mère, c’est un apprentissage, tout au long de la vie. Le roman rend aussi hommage au personnel des services de néonatalogie, à la solidarité qui peut exister entre les familles, à celles qui affrontent les difficultés toutes seules.
C’est très touchant, c’est ponctué de notes d’humour, comme toujours avec Virginie Grimaldi, et ça résonnera sans aucun doute encore plus fort pour celles qui sont mamans ou s’apprêtent à le devenir.

Fayard, juin 2020, 360 p.

Ma note : ★★★★☆

Le dégât des eaux, Pauline Delabroy-Allard et Camille Jourdy

Le petit Nino se réveille en pleine nuit car il a fait tomber sa baleine en peluche. Il se lève et découvre, tout ensommeillé, de l’eau partout sur le sol devant la machine à laver. Il jette un oeil dans le hublot… et le voilà plongé dans l’océan, parmi sa faune et sa flore colorées ! Quand il remonte, il se retrouve à Venise et est repêché par un gondolier. Sur les canaux vénitiens, c’est la fête ! Il y a la course de bateaux annuelle du début du mois de septembre. Quand Nino se réveille de ce rêve incroyable, plus d’océan, plus de Venise, plus d’eau devant la machine à laver… mais une nouvelle histoire qui commence !

« Le hublot est toujours ouvert. C’est tout rond, ça ressemble à la lune. »

Vous ai-je déjà parlé de mon amour pour le travail de Camille Jourdy ? Ses illustrations, douces et colorées, nous font voyager avec le petit Nino. Tout plein de petits personnages hauts en couleur et farfelus peuplent les pages. Outre les illustrations, l’album file une jolie métaphore et conclut l’histoire par une belle surprise. On est tellement embarqué dans les aventures de Nino et les mondes qui s’offrent à lui dans ses songes qu’on en oublierait presque l’évènement déclencheur ! Une histoire emplie de tendresse et de douceur. Un vrai plaisir pour les yeux.

Thierry Magnier, octobre 2020, 36 p.

Ma note : ★★★★★

Fille, femme, autre, Bernardine Evaristo

Il y a Amma, metteuse en scène lesbienne, anticonformiste et polygame, qui connaît le succès avec sa pièce pour la première fois. 
Il y a Yazz : fille d’Amma (et de l’un de ses amis gay), étudiante, toujours entourée de ses deux copines, aussi différentes qu’attachantes.
Il y a Dominique, amie d’Amma, qui, aveuglée par l’amour, se retrouve sous la coupe de Nzinga, lesbienne féministe radicale.
Il y a Carole, brillante banquière, qui s’est sortie de la misère en travaillant, avec l’aide d’une prof qui a cru en elle.
Il y a Bummi, mère de Carole, élevée par sa tante, élève brillante en maths finalement devenue femme de ménage, et qui a fondé son entreprise de ménage.
Il y a Latisha, camarade d’école de Carole, chef de rayon dans un supermarché. Elle a eu 3 enfants de 3 pères différents, souvent contre sa volonté.
Il y a Shirley, enseignante, meilleure amie d’enfance d’Amma malgré leurs vies différentes, mariée à Lennox et portée par son désir de défendre les élèves qu’elle peut « sauver ».
Il y Winsome, mère de Shirley, mariée à un homme qu’elle ne désire plus, et qui vit une aventure avec son gendre. 
Il y a Penelope, adoptée, mariée à des hommes qui ne la méritent pas, qui commencera sa carrière une fois libérée d’eux. 
Il y a Megan/Morgan, l’un des arrières-petits-enfants de Hattie, garçon manqué depuis l’enfance, qui osera s’affirmer non-binaire, suite à sa rencontre avec Bibi, une femme trans.
Il y a Hattie, 93 ans, veuve, qui a repris la ferme familiale, et a eu une longue lignée.
Il y a Grace, mère de Hattie, devenue domestique alors qu’elle se rêvait vendeuse dans un grand magasin, mariée à un homme blanc qui voulait un enfant pour reprendre la ferme familiale.

Bernardine Evaristo nous propose ici 11 portraits de femmes noires et le portrait d’une personne non-binaire, toutes portées par des idéaux. Leurs vies sont des luttes contre les préjugés, le racisme, la condition sociale, les attendus. Elles appartiennent à différents milieux sociaux, différentes générations. Elles se connaissent, se croisent, entendent parler des unes des autres. Au gré des générations, chacune prend en main sa destinée. Le roman prend place essentiellement en Angleterre et couvre plusieurs époques. L’autrice aborde des thèmes qui traversent les époques tels que le racisme, l’homosexualité, le poids (et le respect) des origines, la famille, le féminisme. On y découvre des femmes qui prennent leur destin en main. Chacune, à sa mesure, tente de résister, de déjouer un destin qu’on lui a assigné.

« tu vois, Megan, j’ai appris à mes dépens comment les femmes sont discriminées, c’est pour ça que je suis devenue féministe après ma transition, une féministe intersectionnelle, parce qu’il ne s’agit pas seulement de genre mais de race, de sexualité, de classe sociale et autre intersections avec lesquelles nous vivons d’ailleurs sans même y penser »

Ce qui me marque, en refermant ce livre, ce sont toutes ces femmes fortes, qui se revendiquent comme telles. Chacune de ces femmes a une histoire à raconter, une histoire qui raconte ce qu’elle est. Certaines de ces histoires résonnent davantage, m’ont marquée un peu plus que les autres mais j’ai trouvé un réel intérêt dans chaque parcours de vie, à travers les époques. Ce qui m’a déroutée, c’est la manière dont se présente le texte : très peu de ponctuation, de majuscules, des retours à la ligne fréquents. Cette forme de narration ne m’a pas convaincue à 100% mais je sais qu’elle en a séduit bien d’autres ! Le roman a d’ailleurs obtenu le Booker Prize en 2019, la même année que Les Testaments de Margaret Atwood. Un beau recueil de parcours inspirants donc.

Globe, septembre 2020, 400 p.

Ma note : ★★★☆☆

Mary, auteure de Frankenstein, Linda Bailey et Júlia Sardà

Mary, auteure de Frankenstein raconte l’histoire de la naissance d’une oeuvre mythique. L’album s’intéresse aux multiples sources d’inspiration qui amenèrent la jeune Mary, 18 ans, à écrire le récit Frankenstein. On y découvre une petite fille qui adore les histoires (en particulier en lire et en rêver). Elle perd sa mère très jeune et se réfugie souvent au cimetière. Lors d’une fête, elle entend un ami de son père réciter un poème qui la marquera à vie. En désaccord avec sa famille, elle s’enfuit avec un jeune poète, nommé Shelley, et sa demi-soeur. Ils voyagent, et croisent notamment le château Frankenstein. Au cours d’une soirée, le poète Lord Byron lance un défi aux jeunes gens présents : écrire chacun une histoire de fantôme. C’est l’impulsion qu’il fallait à Mary pour écrire le roman qui la fera connaître.

« Éveillés ou endormis, les écrivains rêvent toujours à des histoires. »

Júlia Sardà était la personne parfaite pour illustrer cet album ! C’est superbe, sombre, gothique à souhait… Je suis très admirative de son travail, à la fois singulier, précis, sombre et précieux. On est déjà dans l’ambiance du futur Frankenstein. L’album s’attarde essentiellement sur la jeunesse de Mary (pas encore) Shelley. Il montre que l’inspiration d’un auteur se nourrit de ce qu’il vit, mais aussi de ses rêves. C’est assez incroyable, quand on y pense, de se dire qu’elle était si jeune quand elle a écrit ce chef-d’oeuvre. Cet album me semble intéressant pour les ados et adultes qui ont déjà entendu parler de Frankenstein, ou en guise d’introduction à l’oeuvre. De plus, un complément d’informations passionnant est présent en fin d’ouvrage. Un très bel album à découvrir donc, plutôt pour les grands.

La Pastèque, octobre 2019, 48 p.

Ma note : ★★★★☆

C’est pas ma faute, Anne-Fleur Multon et Samantha Bailly

À 16 ans, Lolita est déjà suivie par des milliers de personnes sur son compte YouTube. Elle y parle des produits de beauté et des articles de luxe que les grandes marques lui envoient régulièrement. Seulement, derrière les paillettes, sa réalité n’est peut-être pas aussi rutilante que ce qu’elle choisit d’exposer. Un jour, elle disparaît complètement de tous ses réseaux sociaux. Ses fans et les médias se questionnent alors immédiatement sur cette absence, à commencer par Prudence. La jeune fille, brillante danseuse classique, nourrit une passion sans borne pour l’influenceuse. Alors même qu’elle ne l’a jamais rencontrée, elle est très préoccupée par sa disparition. Elle décide de partir à sa recherche…

« T’es accro à leur amour, à leur admiration, à leur considération. Tu te sens plus vivante dans tous ces yeux inconnus que dans ceux que tu connais. »

J’ai passé un bon moment à lecture de ce roman ado bien construit, un peu à la manière d’un thriller. Le suspense de la disparition de Lolita est bien mené et la révélation assez inattendue. Le roman aborde le revers de la médaille des réseaux sociaux : on y montre ce que l’on veut bien montrer, la vie privée peut y mettre mise à rude épreuve, l’influence et la manipulation des marques y sont omniprésentes. On y parle aussi, entre autres, d’homosexualité, de racisme, de santé mentale. Le périple de la jeune Prudence m’a parfois paru plus difficile à croire : je ne me serais pas vue traverser la moitié la France pour essayer de retrouver une star de YouTube, à 16 ans, en vivant dans une famille très protectrice ! Mais la jeune fille reste néanmoins un personnage attachant, qui brille également, à sa manière, au cours du récit. En résumé, c’est une lecture agréable, pleine de suspense, qui invite à se reconnecter à la réalité.

Pocket Jeunesse, mars 2020, 384 p.

Ma note : ★★★☆☆

Les musiciens de l’orage, Céline Person et Juliette Barbanègre

Ce soir, le chef d’orchestre est venu chercher Harold en passant par la fenêtre, comme il en a l’habitude. En marchant sur les nuages, ils ont rejoint le théâtre opalescent et les autres musiciens de l’orchestre, les camarades de Harold. Ensemble, toute la nuit, et sous la direction du chef d’orchestre, ils vont jouer la musique de l’orage. Pour la vieille dame, tuba et grosse caisse : elle aime le ciel qui se déchaîne ! Pour la petite fille et ses parents, violons et harpe produisent un orage en sourdine, rassurant. Pour la jeune femme à sa fenêtre, les instruments se déchaînent. Les musiciens de l’orage s’adaptent à leur public…

« Toute la nuit, les enfants interprètent l’orage et le tonnerre avec bonheur. Cette fois-ci, c’est un long morceau que le chef d’orchestre leur a réservé. Mais ils ne s’en lassent pas. Quand ils jouent les mélodies du ciel, ils oublient le temps. »

Les musiciens de l’orage est un très bel album qui nous fait entendre sa musique à travers les mots et les images. Ce grand format sublime les illustrations de Juliette Barbanègre. J’adore le style de ses personnages avec de grands yeux. En lisant les noms de tous ces instruments, en contemplant les tourbillons et les éclairs de l’orage, nous voilà sous l’orage ! Dans la nuit, seuls les éclairs et la musique éclaircissent le ciel. Un thème très original pour un album magnifique, très élégant, qui serait sans doute passionnant à sonoriser ! Une pépite.

Glénat Jeunesse, novembre 2020, 40 p.

Ma note : ★★★★★

Le bleu de tes mots, Cath Crowley

Il y a trois ans, Rachel a déclaré sa flamme à son meilleur ami en lui glissant une lettre dans son livre préféré. Mais elle n’a eu aucune réponse, et les deux jeunes gens se sont petit à petit éloignés. Rachel a déménagé et habité loin pendant 3 ans. Elle a aussi dû endurer la perte brutale de son frère. En revenant en ville, après toutes ces années, elle se retrouve à travailler dans la librairie de la famille de Henry. Une librairie un peu particulière, où les gens se laissent des lettres dans certains ouvrages, qui ont une histoire pour eux. Henry ne sait rien de son deuil, et il en aime une autre. C’est une correspondance par livre interposé qui va leur permettre de retrouver la relation qu’ils avaient avant le départ de Rachel.

« Nous sommes les livres que nous lisons et les choses que nous aimons. »

Le bleu de tes mots est un charmant petit roman ado. J’ai bien aimé le concept de cette librairie qui suscite les échanges, tous ces petits mots glissés entre les pages des livres et ces intrigues parallèles que l’on suit de loin, grâce aux correspondances intercalées. Je dois aussi reconnaître que lire un roman qui se passe essentiellement au milieu des livres est plutôt agréable. L’intrigue, quant à elle, est divertissante, mais sans grande surprise. C’est finalement une intrigue secondaire qui m’a davantage touchée, celle de la sœur de Henry.

Pocket Jeunesse, août 2019, 288 p.

Ma note : ★★★☆☆