Les longueurs, Claire Castillon

Ce court roman nous met dans la tête d’une enfant victime d’un homme plus âgé. Disons-le clairement, d’un pédophile. Alice côtoie Georges, surnommé « Mondjo », depuis qu’elle a 8 ans. L’homme est le meilleur ami de sa mère ; après plusieurs années il finira par devenir son compagnon. Dès les 8 ans de la fillette, Mondjo lui fait des « gouzgouz » et la fait promettre de ne pas révéler leur grand « secret ». Le roman décrit tout le mécanisme d’emprise et la manipulation exercée par le cinquantenaire sur la petite fille, qui se croit amoureuse et lui trouve même des excuses. Il alterne les époques, et nous confronte à ces abus qui se multiplient, au fil des années : Alice a 8 ans, 10 ans puis 15. Elle vient alors d’avoir ses premières règles et cela met Mondjo très en colère. Elle est Alice au grand jour, Lili pour sa mère, Anna sous les draps.

Révoltant. Écœurant. Éclairant. Le roman de Claire Castillon est une déflagration d’utilité publique. À la lecture, impossible de ne pas penser au roman de Nabokov, Lolita. Mais ici, l’ouvrage à cette particularité de s’adresser à la jeunesse, ce qui le rend encore plus percutant. De nombreuses images sont utilisées par le prédateur pour parler des actes : les mots éludent la réalité crue mais sont frappants par leur pouvoir d’évocation. Frappant aussi, le regard de cette mère qui ne voit rien. Qui est reconnaissante de cet ami qui abuse de sa fille sous son propre toit, l’entraîne, l’emmène en vacances,… pour multiplier les occasions. C’est un roman qui sensibilise, qui montre l’immontrable, s’attaque à l’interdit pour frapper les esprits. Claire Castillon livre ici un récit glaçant mais nécessaire, à faire découvrir aux ados.

Gallimard jeunesse, collection Scripto, janvier 2022, 192 p.

Ma note : ★★★★☆

La dame blanche, Quentin Zuttion

Estelle est infirmière en EHPAD. Un métier difficile, qui la confronte régulièrement à la mort de ceux qu’elle a appris à aimer. Afin de garder une trace d’eux, elle subtilise un petit objet de chaque résident qui décède et s’en fait une petite boîte. La BD nous fait vivre son quotidien, les soins apportés aux personnes âgées, les nouveaux arrivants, les soirées pour relâcher la pression. Cette « dame blanche » se montre particulièrement humaine, elle ne contredit pas les résidents qui s’inventent une vie, en perdant peu à peu la mémoire de l’ancienne. Au contraire, elle les accompagne dans cette folie douce, sans jugement.

Quentin Zuttion nous offre ici une BD toute en émotion, véritable hommage au personnel soignant des EHPAD. Graphiquement, c’est magnifique : le camaïeu de bleus laisse parfois entrevoir les « taches de vieillesse » ou la couleur des fleurs du jardin. On s’attache à toutes ces personnes, jadis parents, grands-parents… aujourd’hui délaissés ou incompris. La patience de l’infirmière est admirable, le poids qu’elle emporte chez elle à la fin de sa journée, colossal. En bref, La dame blanche est un ouvrage très émouvant sur la fin de vie et le personnel qui s’occupe de nos aînés.

Le Lombard, janvier 2022, 208 p.

Ma note : ★★★★☆

À moi la nuit, toi le jour, Beth O’Leary

À la suite de sa séparation, Tiffy, jeune éditrice de livres de Do-it-yourself, s’installe chez Leon, infirmier, pour une colocation atypique : ils habiteront dans le même appartement, mais sans jamais se croiser. Leon y vit la journée car il travaille de nuit, et inversement concernant Tiffy. Leur communication s’établit par le biais de post-its laissés un peu partout dans l’appartement. Au fil des mois, cette étonnante communication à contre-temps leur permet d’en apprendre un peu plus sur la personne qui partage leur lit (en horaires décalés !), jusqu’à s’y confier leurs plus grosses préoccupations : pour Leon, un frère en prison accusé à tort, pour Tiffy un ex envahissant et manipulateur.

« On parle de notes Post-it collées sur le frigo, monsieur Prior. Pas de lettres parfumées déposées dans une boîte aux lettres. »

J’ai trouvé le concept amusant et je voulais voir jusqu’où irait cette idée (improbable) de colocs qui ne se voient jamais ! Les posts-its que les deux personnages échangent sont assez savoureux. L’alternance de points de vue les rend, par ailleurs, très attachants. Je ne vous dévoilerai pas de quelle manière, mais l’histoire prend finalement un tournant romantique, dans lequel on se laisse emmener sans difficulté. Le roman aborde aussi, avec justesse et parcimonie, des thématiques moins légères : l’erreur judiciaire et les violences psychologiques. Au final, une lecture réconfortante et attendrissante, qui m’a fait passer un bon moment, en cette période un peu morose ! 

Mazarine, février 2020, 500 p.

Ma note : ★★★★☆

La belle échappée, Maylis Daufresne et Magali Dulain

Un chaton, attendri par une petite fille qui aurait aimé rester dehors pendant la nuit, convainc les animaux de la forêt de la faire sortir de sa chambre. La folle farandole emmène alors la fillette découvrir avec bonheur la vie nocturne de la forêt. Au matin, un petit invité a pris place dans le lit d’Alice… C’est au tour du chaton d’avoir envie de découvrir la vie… diurne de sa nouvelle amie !

« Le chaton prend alors la tête d’une folle farandole. Alice pirouette et valse du hibou au lapin, escalade les arbres avec l’écureuil, dégringole les talus à la suite du loup, hume les fleurs des bois aux côtés de la biche. Elle se couche par terre et respire la nuit. »

La belle échappée est une charmante histoire pour le coucher, avec des animaux bienveillants, une nuit accueillante et une forêt luxuriante, dont la faune et la flore fourmillent de vie. J’ai été complètement conquise par le travail de Magali Dulain, que je découvre avec cet album. Le récit est habilement construit, et la seconde partie s’amuse avec les répétitions, lorsque les rôles s’inversent. Un album tout doux pour accueillir la nuit avec sérénité (et curiosité).

Le diplodocus, mars 2020, 32 p.

Ma note : ★★★★☆

100 grands livres pour les petits, Raphaële Botte et Sophie Van der Linden

Raphaële Botte et Sophie Van Der Linden nous livrent ici un nouvel ouvrage de référence, composé de 100 « grands livres » pour les enfants (et adolescents). En effet, il y en a pour tous les âges, publiés à toutes les époques, sous toutes les formes ! On y croisera, par exemple, des imagiers, des albums et des romans. 

Les autrices y présentent à la fois des grands classiques de la littérature jeunesse et des pépites toutes récentes qui valent le détour. Aucune tranche d’âge n’est indiquée, mais la progression du livre laisse entrevoir un degré de maturité croissant. 

Chaque « grand livre » est présenté sur une double page. On y trouve généralement une image extraite du livre, sa couverture, un résumé et un avis critique qui explicite pourquoi il a toute sa place dans ce guide. J’ai adoré l’encart « Si vos enfants ont aimé, vous pouvez poursuivre avec : », qui propose des suggestions pertinentes, souvent fines et recherchées.

Alors évidemment, ces choix sont, par essence, subjectifs… et si l’on découvre d’incroyables ouvrages, il est difficile d’adhérer à toutes les références citées ! Néanmoins, ce livre les replace dans un contexte, explicite leur singularité dans le paysage éditorial et concourt à proposer des repères dans une littérature jeunesse si foisonnante et si variée.

Il actualisera et complétera les guides « Je cherche un livre pour un enfant », publiés il y a 10 ans. Il suscitera l’envie d’aller découvrir de ses propres yeux tous ces beaux ouvrages. Je le conseille à tous ceux qui cherchent de belles références, reconnues et méconnues, à proposer aux enfants !

Gründ, octobre 2021, 240 p.

Ma note : ★★★★☆

Père montagne, Sara Donati

Pour Agathe, petite citadine, c’est l’heure du départ (récalcitrant) pour un bivouac à la montagne. Arrivée là-bas, elle ne comprend pas la joie que ses camarades éprouvent à jouer dans la rivière, elle ne connaît pas leurs chants et elle n’a aucune idée de la manière dont on monte une tente. Elle décide alors de s’éloigner un peu du sentier, grimpe avec difficulté, s’agace… et chute. Ainsi couchée sur le sol, sa perspective change et la montagne ne lui semble soudain plus si éloignée d’elle.

Père montagne est un album qui fait l’effet d’une bouffée d’air frais ! La montagne personnifiée vient apporter joie et sérénité à la petite Agathe, devenue agate, une petite pierre qui trouve sa place dans cet immense espace. L’album s’amuse, change d’orientation pour souligner la hauteur des sommets. Cette montagne qui lui semblait si verte et ennuyeuse revêt mille couleurs : fleurs, insectes, animaux la colorent et révèlent toute leur beauté à la petite fille. Une immersion salutaire en pleine nature.

Rouergue jeunesse, septembre 2021, 48 p.

Ma note : ★★★★☆

Éduquer sans préjugés, Amandine Hancewicz et Manuela Spinelli

Éduquer sans préjugés est un essai qui donne des clés de compréhension pour être mieux armé en tant que parent ou éducateur face au sexisme (souvent inconscient) dans la société. Les autrices, fondatrices de l’association Parents & Féministes, montrent que les enfants sont confrontés, dès le plus jeune âge, à des attitudes sexistes de la part des adultes. L’ouvrage parle, par exemple, de stéréotypes, des valeurs que l’on attribue traditionnellement aux filles et aux garçons, de marketing, du rôle de l’école, des rôles parentaux. Pour chaque tranche d’âge, il aide à prendre conscience pour agir et éduquer de manière non-sexiste.

J’ai trouvé cet ouvrage bien documenté. Plus qu’un livre de conseils qui donne des solutions (dont je me méfie toujours), c’est avant tout un bon support pour s’informer et faire des choix en toute conscience. Pour peu que vous soyez un peu informé sur le sujet du sexisme, vous serez sans doute peu surpris par ce qui y est développé. En revanche, c’est un ouvrage grand public, et il peut aisément être conseillé à son entourage. Les partages d’expérience qui sont y disséminés permettent de constater que ses propres questionnements sont normaux et souvent partagés par d’autres parents et éducateurs. Un bon moteur pour alimenter sa réflexion.

JC Lattès, février 2021, 200 p.

Ma note : ★★★★☆

Halte, on ne passe pas !, Isabel Minhós Martins et Bernardo P. Carvalho

Le général a été très clair : dans cette histoire, la page de droite doit rester blanche pour qu’il puisse faire son entrée quand il le souhaite ! C’est lui qui commande et il veut être le héros. L’un de ses soldats se voit chargé de faire respecter cet ordre. C’est l’incompréhension chez les badauds, qui se voient cantonnés sur la page de gauche ! Cependant, quand une petite balle passe la frontière entre les deux pages… le soldat doit prendre une décision. Quitte à s’attirer les foudres du général…

« Halte ! Désolé, mais il n’est pas permis de passer sur la page de droite. »

Cet album repose sur un concept très simple mais génial ! La composition de la page, et donc la forme de l’objet-livre, ont une influence sur l’intrigue. Il est amusant de tourner les pages et de voir les personnages s’arrêter net à la pliure. Les onomatopées et bulles de parole des mécontents sont aussi très savoureuses. Le dessin est vif, coloré, expressif : très efficace ! Je vous le recommande.

Notari, octobre 2015, 38 p.

Ma note : ★★★★☆